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Enfants de Katyn

Vingt ans après la chute du Mur de Berlin, le Bloc Est ne s’est apparemment pas effondré pour tout le monde. Ainsi ce critique de l’Humanité qui, confronté à un film retraçant un épisode sombre de l’Armée Rouge (Katyn d’Andrzej Wajda), a une curieuse (voire coupable) tendance à diluer les faits et à semer la confusion. Et à attaquer la compétence intrinsèque d’un réalisateur chevronné au motif qu’il s’est opposé pendant des décennies au régime communiste de Pologne. Bref, une rhétorique et des méthodes qui nous ramènent – et quelque part, de son propre aveu… – trente ans en arrière…

Katyn-affiche

12. C’est en tout et pour tout le nombre de salles françaises qui ont diffusé le film Katyn, deux ans pourtant après sa sortie en Pologne. Un flop de cinéaste débutant ? Pas le moins du monde : le réalisateur n’est autre d’Andrzej Wajda, 83 ans, Palme d’Or à Cannes en 1981, et Oscar d’Honneur en 2000. Succès populaire dans son pays, Katyn a même été nominé aux Oscars 2008 dans la catégorie « Meilleur film étranger ». Curieuse ironie, le film n’ayant même pas été diffusé aux Etats-Unis… pas plus qu’il ne l’a été en Russie ou en Allemagne, deux pays qui jouent pourtant un rôle majeur dans le film. Car c’est bien de leur histoire qu’il est question, de l’affrontement de leurs armées, mais surtout de leurs crimes.

Entre avril et juin 1940, l’Armée Rouge arrête, déporte et exécute les élites polonaise, dont plus de 4000 officiers dans la forêt de Katyn. Ces charniers sont d’abord découverts par la Wehrmacht, lorsque celle-ci commence à envahir l’URSS en 1941 : elle le récupère alors à des fins propagandistes, pour tenter de rallier les pays vaincus contre la barbarie soviétique. Lorsque l’Armée Rouge reprend la zone en 1944, les dignitaires soviétiques se hâtent d’envoyer une commission sur place, dont la mission est de maquiller la responsabilité soviétique, et de faire accuser les nazis. Elle s’exécute, et les Occidentaux, soucieux de ne pas froisser un Staline alors en train de faire plier le IIIème Reich, ne s’y opposent pas. Katyn sera évoquée au procès de Nuremberg, mais ne figurera pas dans le verdict. Une forme de désaveu pour l’URSS, qui continuera malgré tout d’ériger Katyn en symbole de la barbarie nazie… Jusqu’en 1990, date à laquelle Mikhail Gorbatchev reconnaît le massacre. Son successeur, Boris Eltsine, livrera même à son homologue Lech Walesa l’ordre d’exécution des officiers polonais signé par Staline le 5 mars 1940.

Un épisode macabre qui mit cinquante ans à être officiellement mis à jour… et une histoire qui passe toujours mal : si le film de Wajda ne convaincra pas tout le monde, notamment en raison de son académisme vieillot et de quelques excès de nationalisme, la critique publiée par le quotidien l’Humanité est tout simplement scandaleuse. Pas vraiment sur les aspects cinématographiques – qui relèvent d’une certaine subjectivité et d’une connaissance du 7ème art que je n’ai pas forcément –, mais bien sur les aspects historiques : avec un verbe et un vocabulaire qui frisent, sinon le négationnisme, au moins l’incitation à la confusion, le critique de l’Humanité s’en prend à la compétence intrinsèque de Wajda, avec une série d’attaques sous forme de coups bas.

Une critique qui frise le négationnisme

Longtemps principal soutien écrit en France de l’URSS, l’Humanité a dû faire table rase des discours sur Katyn que le Kremlin lui a servi pendant des décennies. La formule que le quotidien a récemment apposé sous son titre (« Le journal de Jean Jaurès ») laisserait penser qu’il s’éloigne de la période soviétique pour se rapprocher des convictions plus humanistes de son fondateur. Mais on en doute lorsqu’on lit la critique de celui qui ne signe que J.R. … oui, J.R., comme le héros de la série Dallas… un J.R. qui nous ressuscite les méthodes d’un univers pitoyable.

Critique sur le site de l’Humanité

Reprenons au fil de la lecture : « En 1940 à Katyn, probablement quinze mille officiers… ». Premier adverbe malheureux : il n’est pas question de probabilités, mais bien de faits avérés, et le chiffre avancé est exact. Quoique… même pas : à Katyn, « seulement » 4400 officiers ont péri, les 10.000 autres ayant été tués à Kharkov et à Kalinine. Mais le lieu importe assez peu, car ces officiers sont « purement et simplement liquidés ». Double adverbe malheureux, je crois : car si c’est pur et simple, pourquoi employer un terme aussi doux et coulant que « liquidés » ? Un terme plus brut comme « tués », « exécutés », « abattus » ne serait-il pas plus « pur et simple » ? Et après être « liquidés », ils sont « balancés dans des fosses ». Point. Alors qu’un complément d’objet indirect répondant à la question « par qui ? » était tout de même très attendu, car il est acquis que les officiers ne se sont pas liquidés et balancés dans des fosses tout seuls. Mais cette réponse ne viendra pas dans la phrase.

On reste sur sa faim. Pas pour longtemps, car la culpabilité est évoquée dans la phrase suivante : « Les coupables désignés de cette extermination sont les Allemands ». Surprise : le mot « coupables » est associé au mot « Allemands », et cette fois, pas de remords à utiliser des mots crus comme « extermination ». Le « désignés » vient toutefois nuancer le « coupables » en instillant le doute, mais il aurait été plus honnête de rajouter « à tort ». D’autant plus honnête que chronologiquement, les premiers coupables désignés ont bien été les Soviétiques, et c’est logique : ces derniers n’avaient pas l’intention de communiquer sur ce massacre. Les Allemands ne seront accusés par ces mêmes Soviétiques qu’en retour à leurs propres accusations.

« Moi-même (…) ai été invité à me recueillir à Katyn sur ce symbole de la barbarie nazie ». Toujours pas de remords à utiliser des termes violents comme « barbarie » quand on les affuble de « nazie », même si la barbarie dont Katyn a été le théâtre n’avait rien de nazie. Et aussi tout l’art de réutiliser la terminologie d’il y a trente ans en laissant le lecteur la supposer toujours vraie. Car oui, quand le journaliste a été à Katyn il y a trente ans, le massacre lui avait été présenté comme un symbole de la barbarie nazie. Mais depuis, Gorbatchev d’abord, Eltsine ensuite ont reconnu le mensonge. La barbarie nazie est indéniable : dès le début de l’invasion de la Pologne, elle s’était pleinement exprimée à Bydgoszcz, où 28.000 civils polonais furent exécutés par la Wehrmacht. Mais aussi indéniable soit-elle, Katyn n’en est en rien le symbole. Le critique précise : « Le dire aujourd’hui (…) ne révèle plus du scoop ». Au lieu d’écrire : « Katyn est bien l’œuvre des Soviétiques », il écrit qu’on peut se risquer à « le dire » puisque d’autres l’ont dit avant… mais le disent-il à juste raison ? Oui, mais encore une fois, J.R. ne le précise pas. Admirons la négation « ne relève plus du scoop », comme si ceux qui en parlaient avaient un train de retard, et qu’ils feraient mieux de se taire…

Suite de l’article : la responsabilité soviétique est enfin abordée. Ou plutôt envisagée. Jamais affirmée. Telle qu’elle est présentée ici, la responsabilité soviétique n’est que le fruit de « phrases [qui circulent] sous le manteau », même pas avérées, puisque l’Armée Rouge « aurait, sur ordre de Staline, été responsable du massacre ». Cette phrase est la plus révélatrice, car elle s’oppose presqu’en tout point à la phrase : « Les coupables désignés de cette extermination sont les Allemands ». En la décomposant :

• Le critique évoquait la « culpabilité » allemande, mais parle de la « responsabilité » soviétique, ce qui laisse planer un doute quant au degré de participation de l’Armée Rouge au massacre (l’ont-ils seulement ordonné ? planifié ? réalisé ? exécuté ?) ;
• De plus, la culpabilité allemande est évoquée au présent de l’indicatif (« sont »), alors que la responsabilité soviétique est évoquée au conditionnel passé (« aurait été ») : double nuance… ;
• Par ailleurs, si les « Allemands » sont coupables, c’est « l’Armée rouge » et encore « sur ordre de Staline » qui aurait été responsable, et pas « les Soviétiques ». La culpabilité allemande est élargie au maximum, le terme « Allemands » étant le terme le plus englobant. En revanche, déresponsabilisation affichée des Soviétiques, puisque la seule exécutante est l’Armée Rouge, et qu’elle n’a fait que recevoir les ordres d’un fou sanguinaire. Pour synthétiser de façon caricaturale et un peu provocatrice : le critique met face-à-face la culpabilité des Allemands et la responsabilité de Staline…
• Toutefois – ou du coup –, il ne rechigne plus à utiliser le mot « massacre ». Mais celui-ci est apposé directement à côté de Staline, et est donc raccroché indirectement à l’Armée Rouge. Pas de « URSS » ou de « soviétique ». De plus, le terme « massacre » reste un terme moins fort que celui d’ « extermination » utilisé pour les Allemands. Car si le terme « massacre » évoque l’idée de crime de masse (= beaucoup) assez désorganisé, le terme d’ « extermination » évoque lui l’idée de crime de masse total (= tous, jusqu’au dernier) et de façon beaucoup plus méthodique.

Le champ lexical utilisé pour parler des Allemands ne vous rappelle rien ? C’est très exactement celui qu’on utilise quand on évoque la Shoah. Comme pour rappeler continuellement que ce sont eux les vrais barbares. Une parenthèse précise : « la place manque pour soulever la question de sa représentation de l’antisémitisme en Pologne ». Curieuse remarque : en quoi est-ce le sujet ? A peu près 10% de la nation polonaise de 1939 était juive. Parmi les victimes de Katyn, on retrouve donc des centaines de Juifs. Mais exécutés en raison de leur grade militaire, pas en raison de leur judaïté. La barbarie nazie est indéniable, mais tenter de s’abriter derrière pour ne pas attirer l’attention sur d’autres barbaries a quelques chose de très malsain. Comme j’ai pu l’entendre un jour : « ce n’est pas parce que mon voisin a tué son épouse que je suis autorisé à battre la mienne ! ». La concurrence des mémoires a déjà quelques chose de malsain, mais la concurrence des barbaries va encore plus loin : elle est indéfendable. Le pire ne peut jamais être un prétexte pour faire justifier le mal. La barbarie des uns n’excuse pas la barbarie des autres, surtout à un tel « niveau » : la Shoah reste le pire degré de barbarie atteint au cours de la 2ème Guerre Mondiale, et même au-delà. Elle ne peut pas et ne doit pas être un prétexte pour relativiser toutes les autres barbaries.

Toutefois, soulignons ici que cette critique a été retournée à Wajda (comme par exemple dans le journal Le Monde), à savoir que lui-même procédait à une comparaison insidieuse entre génocide juif et massacre de Katyn : « Tout, sans cesse, nous ramène aux juifs, sauf que le mot n’est jamais prononcé. Le juif n’existe pas. La victime de la seconde guerre mondiale, c’est le Polonais » souligne Jean-Claude Douin dans le quotidien du soir. Je crois pour ma part que, dans le cas de Katyn, ce reproche est en partie exagéré. D’abord parce que les rafles ayant conduit à Katyn ont lieu en 1939. Les rafles et déportations en Pologne commencent plus tard : les ghettos sont établis à l’hiver 1939-1940, et jusqu’en 1941, ce sont les tristement célèbres « escadrons de la mort » nazis qui se livrent à des massacres de Juifs, comme à Babi Yar (près de Kiev). Les déportations par trains commencent en 1942. La façon dont Wajda filme les officiers polonais en train d’être arrêtés, parqués dans des camps, déportés, exécutés et balancés dans des fosses n’est en rien innovante (encore une fois, soulignons son « académisme »), la rapprocher des déportations juives est dans le principe un peu anachronique : ne revoit-on plutôt pas ce genre de scènes au regard de celles que l’on connaît déjà ?

Cette question de la place des Juifs dans le cinéma polonais d’après-guerre est cependant fréquente, le reproche avait déjà été adressé à Wajda dans son film Générations en 1955. Question sensible, voire tabou, dans un pays qui a vu sa population juive s’effondrer : de 3,5 millions dans les années 1930, les Juifs n’étaient plus que 200.000 en Pologne au lendemain de la guerre. Mais les pogroms (comme à Kielce en 1946), la naissance de l’Etat d’Israël, l’antisémitisme plus ou moins cautionné par le régime communiste en poussèrent beaucoup a émigré par la suite. Ils ne sont plus que quelques milliers aujourd’hui, bien que les tabous commencent à être levés (voir le lien).

En connaissant ces données, on se rend compte que l’allusion de J.R. est à la limite du cynisme : « La place manque pour soulever la question de sa représentation de l’antisémitisme en Pologne ». Parlons plutôt d’ironie de mauvais goût : la place ne manque sans doute pas, du moins pas autant que la volonté du réalisateur. Et si les raisons de cette absence de sont pas évoquées, on laisse supposer qu’elles sont plutôt à chercher du côté d’une certaine forme d’antisémitisme…

Wajda « l’incapable » ?

… c’est limite, encore une fois, tout est dans la supposition. Mais la récurrence des attaques ad hominem de J.R. contre Wajda nous incitent à penser qu’il ne s’agit pas d’une allusion accidentelle. A travers la plume du critique, c’est la compétence même de Wajda à réaliser ce film qui est dénigrée.

Il y a tout d’abord ses origines : il est le fils d’une des victimes de Katyn. Alors, « on comprend » (trop magnanime…) qu’il ait pu « avoir envie (…) de revenir sur cette période de douleurs ». Notons toutefois que, si Wajda a fait de nombreux films sur la 2ème Guerre Mondiale, la plupart de ceux-ci (au moins les plus connus) se situent dans la période 1942-1945, et non au début de la Guerre, comme c’est en grande partie le cas de Katyn.

Il s’agit donc d’une période « qu’il avait déjà abordée dans Generation, Kanal et Cendres et Diamant ». Comme s’il radotait, le vieux de 83 ans. Les films cités – qui constituent certes sa trilogie la plus connue – datent tous de la fin des années 1950. En cinq décennies, il a eu le temps d’en faire d’autres, et sur cette même période, comme par exemple Paysage après la bataille (à la libération des camps de la mort) en 1970 ou Korczak en 1990. Est-ce son « coup de caméra » qui en a vraiment pris un coup, alors ? On serait tenté de le croire en lisant cette phrase superbe : « Impossible de faire de l’avant-garde sur un tel sujet, et voici comment la forme se fige dans une intemporalité qui fait qu’il est impossible de savoir si l’œuvre date d’aujourd’hui ou d’il y a bien longtemps (pourtant Wajda, dans les films précités, avait ouvert une voie possible…) ». Superbe, car doublement contradictoire : s’il est « impossible de faire de l’avant-garde sur un tel sujet », pourquoi chercher à juger le film sur ce genre de critères ? Si « à l’impossible, nul n’est tenu », le critique répond peut-être par un « soyez réalistes, exigez l’impossible ! »… question de point de vue. Par ailleurs, cette intemporalité peut être un choix du réalisateur, afin de toucher un public large, mais aussi afin de focaliser le film sur l’histoire et les événements, et pas sur les aspects les plus techniques de la mise en scène. La deuxième contradiction concerne la « voie possible » ouverte par Wajda dans les films cités, des films qui ont plus de cinquante ans… n’y a-t-il pas quelque chose de paradoxal à attendre de l’avant-garde en citant des références d’il y a cinquante ans ?

Mais peu importe son œuvre : le « sénile » Wajda, afin de « retrouver le chemin de sa mémoire » a besoin « d’une nouvelle fiction ». Encore une fois, une ambiguïté malsaine, parce qu’elle joue, sinon sur la polysémie, en tout cas sur les différentes acceptions d’un terme qui est ostensiblement mis en évidence. Une fiction est une histoire fondée sur des faits imaginaires plutôt que sur des faits réels. Dans les films cités, tout comme dans Katyn, les événements centraux de l’histoire (le massacre de la forêt de Katyn tout comme l’insurrection du ghetto de Varsovie dans Cendres et Diamant, par exemple) sont des faits historiques, donc réels : c’est la « petite histoire dans la grande », à savoir les personnages et leurs trajectoires, qui est une fiction. Mais « fictifs » ne signifie pas « imaginaires », alors que la formulation tend à le faire croire, surtout au regard du peu d’enthousiasme mis dans la première partie de la critique à relater les faits.

Quand Wajda arpentera « les chemins de sa mémoire », il y redécouvrira celui « de sa propre résistance anticommuniste ». Quatrième attaque ad hominem, après ses ascendances familiales, son âge (celle-ci étant plus insidieuse) et sa tendance à se « faire des films » : il a été résistant anticommuniste, sa vision des événements sera à charge, peut-être aura-t-il tendance à exagérer les faits au prisme de ses convictions, puisqu’apparemment il n’est « pas assez dialecticien pour traiter ontologiquement cette question » . Je ne m’attarde pas là-dessus car je ne suis pas sûr d’avoir tout bien pigé, mais j’ajoute quand même que balancer des termes incompréhensibles en fin d’exposé est un subterfuge bien connu pour ne pas se faire contredire, en laissant à l’interlocuteur le sentiment qu’il n’a rien compris à ce que vous avez dit, et qu’il n’est pas au niveau. Accordons le bénéfice du doute à J.R., et revenons à l’argument de la partialité de Wajda. L’argument peut se tenir, et il aurait été surprenant que l’Humanité, organe de presse communiste, ne le relève pas. Mais il est plus surprenant que le critique n’intègre pas que ce genre d’argument peut lui être retourné avec la même facilité : n’analyse-t-il pas à son tour un film sur les méfaits de l’URSS avec sa vision d’une vie de militant communiste ?

Il est d’ailleurs lui-même très prompt à retourner contre Wajda les propres méthodes de celui-ci quand il souligne : « Wajda intègre des documents d’archives soviétiques pour nous montrer que l’image peut mentir. Belle idée de cinéaste. Mais si l’image peut mentir, pourquoi alors ne pas douter de la version des faits rapportés par Wajda ? (…) Comme aurait dit Godard, est-ce une image juste ou juste une image ? ». Notons tout d’abord que les « documents d’archives soviétiques » en question sont un film de propagande montrant la « découverte » des charniers de Katyn par l’Armée Rouge en 1944. Autrement dit un film bidon de A à presque Z (le seul doute concerne les soldats et médecins du film : sont-ils persuadés qu’ils exhument les corps d’un charnier nazi, ou savent-ils qu’ils participent à une vaste mise en scène ?). Encore une fois, notre critique a le sens de la formule diplomatique quand il parle des méfaits du NKVD. Mais au-delà de cette expression, notons la valeur de l’argument : comme Wajda montre des images pipeautées, alors il peut lui-aussi être soupçonné de pipeauter ses images.

Encore une fois, c’est grandiose. Si je pousse son raisonnement au bout : puisque le critique dit qu’il y a des images pipeautées dans les films, qui nous dit alors que lui ne fait pas régulièrement des critiques d’images pipeautées, donc que ses critiques ne valent rien ? C’est du même niveau que de parler de gens qui mentent, et de se faire accuser d’être peut-être soi-même un menteur, car on reconnaît que les hommes peuvent mentir. Ce genre de raisonnement est dangereux, car il permet d’inaugurer des ères de suspicion permanente, où les accusés deviennent les accusateurs. En provoquant, je dirais même qu’il est très stalinien (Staline en a bien abusé, de ce genre de raisonnement)… et tendrait même à être une magnifique illustration de la pertinence du film de Wajda, où Agnieszka finit par être exécutée (du moins on le suppose) pour avoir dénoncé le mensonge de Katyn à un major de l’Armée Rouge, qui lui rétorquera : « vous voulez mentir à votre pays ? ».

J.R. aura beau insister, je crois que Wajda n’est pas moins qualifié pour réaliser ce film que l’Humanité ne l’est pour parler du massacre de Katyn. Car tout critique qu’il soit, le travail du journaliste est d’aider à la compréhension, pas d’inciter à la confusion. Et quand il s’agit d’Histoire, l’objectif n’est pas de mettre en concurrence les mémoires ou les barbaries sur une période révolue : une vision aussi binaire n’apporte rien. Et porter à l’écran les massacres perpétrés par l’Armée Rouge, ça n’est en rien une invitation à excuser les nazis. Et encore moins un prétexte pour s’attaquer à la compétence intrinsèque du réalisateur, sous prétexte qu’il a été un opposant à Jaruzelski et à ses prédécesseurs.

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